1)    BAC plus cinq : « vous n’auriez pas cinquante centimes ?»

Aujourd’hui,  je reviens du défilé du premier mai au centre ville de Marseille. Je marche sur le boulevard Baille lorsque je croise une jeune  (autour de vingt cinq ans je pense) et jolie fille sur rollers. Allure sportive, beaux  yeux et beaux cheveux, vêtements plutôt modernes, rollers qui ont l’air de qualité…Bref, en apparence à mille lieux des S.D.F classiques qui peuplent le boulevard Baille (peau et cheveux abîmés, vêtements vieux et usagés, attitude parfois titubante, …), ou même tout simplement des personnes dont on peut imaginer qu’elles peuvent avoir des problèmes « sociaux » comme on dit (si mal !).
A ma grande surprise elle m’aborde en me lançant « je m’excuse de vous déranger, vous n’auriez pas cinquante centimes pour me dépanner ? ». Plutôt surpris qu’une telle personne fasse la manche,  je prends l’initiative de la « cuisiner » en douceur, en essayant de ne pas la blesser bien sûr, car d’instinct je comprends qu’elle joue ce rôle contrainte et forcée, « dos au mur » (jamais elle n’aurait pris l’initiative de m’aborder dans des circonstances normales, et je pense que doit se poser pour elle la question stratégique de la sélection des gens qu’elle peut se permettre d’aborder sans trop de dégâts ,voire de dégoût pour elle-même). Je lui réponds alors, en essayant de lui faire comprendre par mon attitude (s’en aperçoit-elle ?) qu’elle ne doit pas avoir honte devant moi et que je/nous  pourrai/ions (ce n’est peut être qu’une question de temps)  être à sa place :  « vous êtes à ce point là au bout du rouleau ? vous êtes endettés jusqu’au cou, c’est ça ? ». Elle se sent alors « obligée » de me raconter un tant soi peu son histoire. Elle le fait, mais au bord des larmes (est-ce parce que elle raconte une histoire douloureuse ? Ou parce que elle se sent dans l‘obligation temporaire de sympathiser avec un relatif « vieux » monsieur pour qui, dans des circonstances normales, elle n’aurait eu aucune sympathie spontanée ? Peut être un mélange des deux) Pourtant son histoire, bien que douloureuse, si elle m’a bien dit/s’est bien dit à elle même  toute la vérité ( ?), n’est objectivement pas des plus désespérée (mais nous raisonnons rarement en terme « objectifs » dans nos vies, mais plutôt par rapport à l’image que notre éducation et notre vie nous ont donné de la position qui doit être normalement la nôtre dans la société. Et je fais l’hypothèse spontanée que cette fille, d’évidence, n’aurait jamais imaginé vivre un tel moment de violence sociale, d’où son malaise). Elle me raconte qu’elle a travaillé pour un patron qui avait monté une boîte pour concurrencer une autre boîte très connue en situation de quasi monopole sur son créneau, et qu’ayant triché (il ne l’a pas déclaré légalement et elle n’a aucune preuve matérielle de son travail si mon souvenir est bon) et ayant mal gérer son affaire, il ne l’a pas payé et est cyniquement parti. Certes, les prud’hommes lui ont donné raison et elle doit percevoir bientôt de l’argent (une somme suffisante pour vivre sans faire la manche ?). Mais en attendant, qu’elle le veuille ou non,  et  même si comme elle le dit elle même  elle a bac plus cinq (« j’ai bac plus cinq quand même !»), elle doit « avaler sa fierté » pour faire  la manche.
 En fait dans cette courte rencontre et cette courte discussion, je suis partagé entre des perceptions, des « affects » très différents, voire opposés. Par exemple à certains moments je me dis « si cette fille te parle, c’est parce que tu lui as inspiré confiance et compréhension contrairement à d’autres, et si elle semble être à deux doigt de pleurer, c’est parce qu’elle libère une émotion et ça lui fait du bien ». A d’autre moments, je me dis exactement le contraire « cette fille pleure parce qu’elle se sent obligé de faire quelque chose qu’elle n’a pas du tout envie de faire avec toi : raconter son intimité, et c’est un moment qui lui fait mal… ». A vrai dire, je n’en saurai pas plus. Je lui donne ma monnaie (quatre vingt centimes) et nous retournons chacun vers  nos vies. Peut être nous recroiserons nous….(Marseille, le 1/04/08)

Retour à l'accueil