On croyait tout savoir sur « l’affaire Bérégovoy ». Et il faut bien dire que l’interprétation intéressée dont la « commémoration » de sa mort par les journalistes a fait l’objet ces derniers temps n’est pas faite pour nous éclairer : Une banale affaire de prêt injuste et sans intérêt (c’est le cas de le dire !) par un grand patron ami de Mitterrand et de Bérégovoy. Il est certain que cette affaire et le battage médiatique dont elle a fait l’objet n’ont pas peu contribué à la démoralisation et à la dépression de Pierre Bérégovoy, ancien ouvrier qui n’a plus grand chose à voir avec les ouvriers de son temps, il faut bien le dire. Mais la vraie raison qui fait que, selon une expression mainte fois entendue « il n’arrivait plus à se regarder dans la glace »  n'est peut être pas seulement là.
Tout remonte en vérité à ces meetings politiques à répétition que Bérégovoy avait l’obligation de faire en période pré-élecotrale et où il se faisait systématiquement huer. Bérégovoy a en face de lui une multitude d’ouvriers qui viennent de se faire virer (ou qui vont se faire virer et qui le savent !) et qui expriment d’une façon très virulente  leur violence et leur ressentiment légitime envers les socialistes. C’est à dire ceux-là même qui leur ont demandé de voter pour eux,  en échange de la promesse de les défendre et de respecter les valeurs qu’ils affichent officiellement, c’est à dire la défense des pauvres contre les riches. Or Bérégovoy a beau arguer lors de ces meetings à répétition  ou il se fait huer systématiquement qu’il ne comprend pas la raison de cette vindicte systématique de ceux qui devraient être ses amis naturels, il sait au fond de lui même qu’il a été un des architectes principaux de ce qu’on a osé appeler la « libéralisation des capitaux et des marchés » ( !!!). Une expression qui par elle même en dit long sur l’inhumanité des schémas de pensées désormais assumés par les socialistes eux même depuis qu’ils sont au gouvernement. Comme si la priorité de cette époque n’était plus de libérer les hommes de revenus insuffisants ou de conditions de travail inhumaines ( !), mais en sens inverse ( !) de libérer « l’économie » et les patrons des exigences de comportements trop humains envers les travailleurs ( !!!). Mais il est vrai que les grands patrons peuvent vous faire des prêts à taux zéro intéressant, et pas les ouvriers…
Or donc le problème de Béregovoy est qu’il a beau essayé de faire croire, et surtout de se faire croire à lui même, que la colère de ces « couches populaires » est anormale, il sait bien au fond de lui même qu’il n’a devant lui que les premières conséquences logiques de la libéralisation des marchés financiers (qui vont allé en s’accentuant jusqu’à aujourd’hui avec la crise chronique des marchés financiers tous les quatres ans, et les catastrophes économiques qui en découlent) à laquelle il a donné l’impulsion initiale décisive lorsqu’il était au ministère de l’économie (lire à ce propos l’ouvrage de Frédéric Lordon « fonds de pensions, pièges à cons ? », ou il parle  de la décision politique de ces trentes dernières années sans doute   la plus lourde de conséquences humaines négatives pour la société française, bien que prise sur le moment en toute inconscience, même si elle était d’évidence contraire à des valeurs socialistes qui auraient dû interdire à un gouvernement socialiste de la prendre). Bref, pour le dire autrement, l’affaire du prêt à taux zéro n’aurait jamais eu de telles conséquences morales si Bérégovoy avait pu se tourner vers son bilan social pour relativiser celle ci et se remonter le moral. Or, lorsqu’il se retournait vers le programme des « réformes socialistes » auxquelles il avait participé de prêt et très activement, le bilan était pire, et il ne voyait que trop bien combien les socialistes s’étaient reniés et étaient responsables en premières personnes du malheur présent et futur (monté de la pauvreté et creusement des inégalités sociales) des français de « petite condition sociale » dont il était pourtant issu !
Ce qui a tué Bérégovoy c’est peut être en partie bien sûr cette histoire de prêt à taux zéro pas très reluisante pour un «socialiste d’origine populaire », mais c’est surtout et bien plus  l’absence de respect des socialistes pour leurs propres valeurs et leurs électeurs, et leur participation active à la « libéralisation des marchés », véritable petit crime social qui n’a pas encore dit son nom (et à qui il faudra bien un jour donner une traduction juridique concrète en temps qu’ancien électeur du P.S abandonné par le parti socialiste au profit des classes « moyennes supérieures » à la Emmanuel Valls.)

(Le 4/05/08 Un texte sans grande imagination de Lionel Goutelle)





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