POURQUOI LES LUTTES NE MARCHENT PLUS, ET CE QU’IL FAUDRAIT FAIRE POUR QU’ELLES REDEVIENNENT EFFICACES.

1) Analyse sommaire du rituel de la grève stérile et usante, qui fait le jeu de l’adversaire.

L’aveu commence à (enfin !) timidement pointer son nez : Les luttes (et notamment les grèves), de la façon dont elles sont conduites aujourd’hui ne marchent plus (voir par exemple l’article de Patrick Mignard sur le site « Altermonde », mais aussi le plan B d’avril-mai 2009, p.9 : « tant qu’elles ne les menaçaient pas directement, la casse des services publics laissait les universitaires indifférents. A présent que leurs avantages sont en danger, ils dégainent leurs sabres en bois ». Mais peut-être le plan B a t-il la dent un peu dure avec les chercheurs: Après tout les autres « secteurs » quels qu’ils soient, le Public en général quand le Privé était attaqué sur les retraites par Balladur en 93, la S.N.C.F ou La Poste, quand France Télécom était privatisé avant eux, l’Education Nationale ou l’Hôpital quand la S.N.C.F  et la Poste étaient privatisées à leur tour avant eux (etc…) ont-ils réagi différemment ? D’évidence, non ! Tous, nous avons été victimes de cette vieille façon de se « battre »  mortifère et condamné à l’échec d’avance -qu’avait pourtant déjà lumineusement analysé Bourdieu en 98 dans « contre feux » !-  qui consiste à attendre  que le « loup libéral », après s’être occupé des autres pays de la « bergerie Europe », puis de  la « bergerie du privé » en France en 93, puis de la « bergerie France Télécom », puis de la « bergerie Poste », etc…vienne nous attaquer dans notre propre pays, dans notre propre secteur (privé ou public), dans notre sous secteur du public (l’éducation nationale) puis dans notre sous secteur de notre secteur public (la maternelle ou la recherche), bref dans notre propre bergerie,  pour « réagir »). Il faut insister là où ça fait mal, et mettre en lumière l’imbécillité (à peine implicite) de cette façon de « se battre », ou plutôt de faire semblant de se battre (et qui entre nous, doit bien faire rire le « loup libéral », tant elle atteint des limites caricaturales. On comprend que monsieur Fillon ait « remercié » monsieur Thibaut en 2003 pour son « sens des responsabilités » en ne poussant pas à la grève générale. Très mauvais signe en matière de lutte sociale quand le « loup libéral » salue la courtoisie de la réaction du mouton qu’il va croquer).
 Ainsi dans un océan de libéralisme et de violence sociale que constituerait le « marché libre » et les trois quarts (ou plus) de la société,  il serait acceptable et vivable de laisser survivre une île de « service public » en paix (l’école ? la recherche ? la santé ?) ? Ainsi, la grande majorité des gens qui subiraient la violence sociale sur le marché et dans leur entreprise souhaiteraient voir un endroit dans cette société où d’autres échapperaient à cette loi ? Ainsi, avec une grève, un mouvement social dans un seul sous-secteur local, ou dans une seule entreprise, on serait capable avec ses petits muscles à soi de mettre tout seul à bas un ennemi qui a déjà avalé les trois quarts du reste de la société ? Ainsi, le loup libéral qui perdrait aujourd’hui devant une grève locale dans un sous secteur local (et où, pour le battre, il aura fallut dépenser des tonnes d’énergie et de  ressources financières qui manqueront demain !) ne reviendrait pas demain à la charge avec une nouvelle « réforme » à peine différente, en sachant que le travail d’usure de ces luttes de défense dos au mur  pour sauver un mince « acquis » local  ont laissé la résistance exsangue (Darcos venant cueillir les profs en 2008 après le travail d’usure de Raffarin en 2003)? etc, etc…Tous ces raisonnements implicites, qu’on n’a même pas le courage de prononcer, font évidemment rire (ou pleurer) intérieurement. Et on n’en finirait pas d’énumérer combien cette façon de « lutter » est devenu, même et peut être surtout en temps de crise, un folklore stérile d’accompagnement des « réformes libérales » vaincu d’avance dans son principe même.
Typique à cet égard la grève perlée du métro à Marseille qui a eu lieu (a t’elle gagné ?). Si au mieux, on se dit « tant mieux si elle gagne », la majorité s’en foutait et, à tort ou à raison, ne se sentait pas concernée. Ceux qui l’ont mené d’ailleurs ont tellement implicitement compris cela qu’ils ne viennent plus au devant de vous vous expliquer leur grève (très mauvais signe aussi lorsque les grévistes se recroquevillent sur eux même entre convaincus ! fusse derrière un gros ballon syndical visible à cinq cent mètres à la ronde ! On se demande même parfois si plus la colère est impuissante, plus le ballon -qui au lieu d’intelligemment utiliser une grande surface pour afficher des arguments frappants en faveur de  la grève visibles de loin, se contente d’afficher bien plus souvent une pub incomprise pour une organisation syndicale impuissante qui gagnerait peut être à se reconvertir en club de randonnée urbaine- sera gros). Ils savent que vous même vous avez 90% de chance d’être dans la merde dans votre travail (ou mieux : dans votre chômage ou votre retraite) et que vous ne voyez pas trop bien pourquoi il faudrait se battre en particulier pour la R.T.M (ou la recherche, ou la poste, ou l’éducation, etc…), alors qu’il y a belle lurette que vous même vous êtes déjà faits laminés par le loup libéral. Et que cela n’a semblé dérangé personne sur le moment, puisque dans ce pays et dans notre tradition syndicale, on ne fait grève que lorsqu’on est attaqué soit même dans son propre secteur, et que le loup libéral prend bien soin d’attaquer depuis trente ans les « acquis » sociaux pays après pays, secteurs après secteurs, bergerie après bergerie, petit pas après  petit pas s’il le faut (on est loin de l’attitude  préconisée à peine implicitement par Bourdieu et d’autres en 98 consistant à d’abord ne pas se faire d’illusion sur la sauvagerie évidente du loup libéral qui n’ira que crescendo au fur et à mesure de ses succès, puis à anticiper et aller au devant du combat douloureux et violent qu’il faudra mener contre lui pour le domestiquer définitivement et efficacement. Et celà en appelant non pas à attendre d’être touchés pour réagir, mais on contraire à aller au devant et à embrayer avec  des luttes d’apparence, mais d’apparence seulement, lointaines géographiquement et socialement des nôtres. L’échelle européenne semblant alors à Bourdieu le « pallier minimum » auquel il faut raisonner pour avoir quelques chances de triompher. Une affirmation peut être contestable, en s’appuyant notamment sur les analyses plus récentes de Lordon qui semble démontrer qu’une marge de manœuvre nationale non négligeable en matière de justice sociale  est possible). Mais trêve de « lamentations » sur ce secret de polichinelle . Que devraient être ces nouvelles façons de lutter qu’il nous faut inventer ?

Pour des grèves concernant  tout le monde, et installant des principes irréversibles partout.

N’en déplaise aux apparatchiks et aux fétichistes de la lutte sociale et des grèves, qui donnent souvent l’apparence de prendre leur plaisir à passer leur vie dans le « mouvement social », fût-il « stérile », la plupart d’entre nous n’ont ni l’envie ni surtout les moyens matériels de passer leur vie dans des luttes locales condamnées d’avance à l’échec par leur façon de prendre le problème à l’envers et par le petit bout de la lorgnette.
 En effet, lorsque l’on sait que ses propres troupes ont peu de moyens matériels de le combattre, et d’autre part que le « loup libéral » va re-attaquer dès demain sous une forme à peine différente –faute d’avoir réussi à rendre hors la loi le principe de ses attaques- la moindre des attitudes intelligente consisterait à se dire « que puis je faire dans de telles conditions  pour donner quelques chances à mon camp de remporter la partie, ou en tout cas de marquer des points décisifs et  irréversibles? »
Quand on a peu de moyens (matériels) de faire grève, et que votre adversaire passe (et passera) son temps à diminuer vos ressources matérielles sous un prétexte fallacieux (celui du coût trop élevé du travail ou de l’état social), on ne fait pas grève pour réclamer une « augmentation de salaire » (dès demain battue en brèche soit directement par un licenciement, soit indirectement par la diminution des remboursement médicaux, la baisse de votre retraite , l’augmentation du coût de l’électricité privatisée, ect…), mais on met toutes se maigres forces à rendre illicite le principe foireux au nom duquel il mène ses attaques. Or qu’est-ce qui unit toutes les luttes, qu’elles soient du privé ou du public, sinon d’abord la redistribution inégalitaire des richesses entre le capital (les actionnaires) et le travail (les salariés) ? François Ruffin, il est vrai « tempéré » par Lordon (qui lui pense réalisable de gagner cinq points de P.I.B) rappelle que depuis 25 ans, les salariés ont perdu 8 points de P.I.B dans la redistribution des richesses au profit des actionnaires. Lordon, encore lui, a imaginé un « impôt dissuasif » (le S.L.A.M) décourageant l’exploitation des salariés par les actionnaires (et invalide au passage le chantage des actionnaires consistant à dire  « si vous nous imposez trop, nous partirons ». Il faut savoir  que « tout compris », les actionnaires financent très peu l’économie par rapport à ce qu’ils lui prennent. S’ils partaient tous, hypothèse déjà extrémiste car beaucoup d’actionnaires ne retrouveraient pas ailleurs de quoi faire des affaires et le savent, la légère baisse du P.I.B qui en résulterait serait largement compensée par la redistribution des richesses, en particulier bien évidemment pour les classes populaires encore majoritaires en France). Le jour ou les pseudos syndicats puissants (ou les employés de la R.T.M,etc…)  lanceront une grève, fût elle risible et déstabilisatrice dans un premier temps (car on ne change pas des habitudes mentales, fussent-elles stériles de façon criante, comme cela), pour demander pour tous l’instauration du S.L.A.M en France, ou un écart des salaires de 1 à 6 partout entre salariés (ce qui est déjà monstrueux à vrai dire!), bref des luttes imposant des principes irréversibles dans tous les secteurs, alors peut être feront-ils progresser la conscience sociale du mouvement. Et peut être trouveraient-ils en face d’eux des gens qui finiraient par se dire «pour une fois, cette grève n’est pas seulement la leur, mais aussi la mienne. Elle pourrait changer ma vie de façon irréversible… ».


(Lionel Goutelle, instit à Marseille, ayant servi de « chair à grève » pendant 3 mois en 2003, pour voir au final les  appareils syndicaux, et notamment la C.G.T, « lancer une pétition » ! rire, mais pas exactement le même que celui de Fillon à l’époque)
 


Retour à l'accueil