Lettre d'un résistant aux pseudo "journalistes" français de télévision ayant couvert   l'anniversaire du débarquement.


Je vous prie tout d'abord d'accepter mes excuses pour cette réaction "tardive". Mais d'une part, "le temps ne fait rien à l'affaire" et d'autre part, quand vous aurez compris le "choc" qui a été le mien en vous voyant, vous comprendrez bien qu'il m'aura fallu un certain temps pour m'en remettre. A vrai dire, je me demande encore comment je n'ai pas succombé à une crise cardiaque après une telle "vision d'horreur". Et avec le recul, je me demande même si ce n'était pas le but intentionnellement recherché, tant ma réaction était d'avance prévisible! Mais par la force des choses, on ne saura jamais de combien de résistants vous avez ainsi accéléré la mort en toute impunité...
En effet, imaginez le choc qui a pu être le nôtre en voyant des gens comme vous - c'est à dire des journalistes de télévision encore (relativement) libres et surpayés de notre époque, et pourtant si serviles et malhonnêtes quotidiennement (j'en donnerai des preuves ci dessous)- célébrer des gens comme nous. C'est à dire célébrer des gens qui, à l'inverse de vous-même, risquaient leur peau à tout moment s'ils osaient exprimer une quelconque opposition. Comment ne pas voir en effet que vous êtes l'antithèse parfaite de l'esprit de la résistance et du courage civique que vous avez alors fait semblant de célébrer dans ces émissions sur le débarquement (sans parler de votre pro- américanisme criant et déplacé. A vous entendre, on avait l'impression que les américains ont payé le prix le plus fort à la libération du nazisme. Une vision de l'histoire pour le moins orientée et intéressée.Mais passons, puisque vous aviez l'alibi de l'anniversaire ...) J'oserai même dire mieux : vous êtes bien plus près du collaborateur de cette époque que du résistant. Ou plutôt, pour être honnête avec la précision la plus extrême, vous êtes, à coup sûr, pires que certains des collaborateurs de cette époque. En effet, dans quelques cas (les "malgrés nous" par exemple), certains ne pouvaient pas échapper aux ordres du plus fort.

Ceux-là sont, à certains égards, excusables. Mais vous? Que dire de vous qui vous pliez si facilement et de vous-mêmes aux intérêts et aux ordres (qui n'ont même plus à s'exprimer tant vous les devancez!) des puissants de ce monde, alors que vous risquez aujourd'hui si peu de choses? Un exemple concret de cette malhonnêteté qui vous est devenue si quotidienne et si naturelle : Rappelez vous par exemple la façon si mielleuse et intéressée dont Michel Drucker avait reçu Jean-Marie Messier, patron multi millionnaire de Vivendi, une entreprise dont on soupçonnait déjà, à l'époque, les comptes d'être truqués, et une entreprise déjà hégémonique dans des secteurs devant, pourtant, relever naturellement du bien public, comme par exemple l'eau.

Si Michel Drucker (et c'est loin d'être le pire dans le genre) était bien, comme il en donnait l'apparence dans ces émissions sur le débarquement, un admirateur sincère des combattants de la liberté comme moi, il n'aurait pas hésité ce jour-là (surtout au regard des risques minables encourus) à déranger Jean Marie Messier par des questions certes gênantes pour lui, mais vitales pour les spectateurs et les citoyens de notre démocratie. Or, qu' a-t-il fait? Non seulement il a évité prudemment ces questions; mais il est allé jusqu'à rabrouer Gérard Miller qui s'était permis un timide sketch sur le salaire délirant de notre futur "patron voyou" ("si j'était à la place de Jean-Marie Messier, je vous aurais mis mon poing dans la figure". Il dévoilait par la même occasion que l'humour "télégéniquement recevable" obéit à certains principes politiques implicites. Des principes implicites que, la plupart du temps, les humoristes les plus télégéniques respectent "intelligemment" d'eux-mêmes. On ne compte plus les "traits d'humour" sur les fonctionnaires feignants ou les grévistes. Des cibles sociales faciles sur lesquelles on peut tirer à vu et avec beaucoup de profits à la clé. Par contre on attend toujours, à de rares exceptions prêts, des sketchs sur les patrons voyous, les sportifs vendus aux marques esclavagistes, ou, sens de cet humour citoyen à inventer et qui nous manque tant, des sketchs sur ces humoristes qui s'autocensurent si facilement en fonction de leur sponsors directs ou indirects). Qui peut nous faire croire que des gens qui, dans ce genre de circonstances où il faut encore si peu de courage pour préserver la liberté dans son propre métier, sont capables de s'auto censurer d'eux-mêmes pour aller au devant des mensonges des puissants de ce monde, seraient capables dans des circonstances plus graves de dire non à un dominant usant de contraintes plus directement violentes?

L'histoire nous apprend qu'en général les petites lâchetés annoncent et précèdent les grandes...Ce qui ne veut évidemment pas dire que ceux qui sont capables d'un petit courage dans des circonstances pas encore extraordinaires seront capables d'en produire un plus grand en temps de "violence ouverte" (et c'est d'ailleurs pour cela qu'il est quasiment criminel de ne pas faire usage de sa petite liberté tant qu'on peut la faire vivre avec si peu de risques). Et vous savez bien que cet exemple est loin d'être le pire dans le genre (pour des exemples bien plus édifiants et bien plus graves, notamment au niveau de l'information des J.T, je vous conseille de vous reporter au site "acrimed" et au journal PLPL). Certes ,me direz-vous, on trouve l'équivalent de vos (apparentes) petites lâchetés dans quasiment tous les métiers, tant aujourd'hui la malhonnêteté est quasiment partout à son aise. Ainsi le petit instit' qui fait sponsoriser son éducation civique par une entreprise qui violente ses employés (imaginons que ce soit les parents de ses élèves!), l'homme politique qui introduit l'épargne salariale et les fonds de pension au nom de la solidarité sociale (!!!), le sportif qui est payé une fortune pour un sourire de quinze secondes par une marque qui tue ses employés à la tache, le faux socialiste qui trahit à répétition ses valeurs, Le militant d'ATTAC qui permet aux hommes politiques qui détruisent les services publics d' adhérer à son association voire de la financer, etc, et malheureusement etc ...

Mais c'est oublier que dans cette chaîne des lâchetés aux effets si dévastateurs, vous êtes quand même l'informateur et l'éducateur principal de millions de gens. En temps normal, si vous vous respectiez, loin d'être le soporifique consentant du citoyen , vous devriez en être la sonnette d' alarme principale. C'est à vous qu'il incombe, dans ce genre de temps qui commencent à être brûlants (à tous les sens du terme), de réveiller les citoyens lorsqu'ils sont inconscients de la pente inhumaine sur laquelle ils se trouvent, parfois à leur insu.
A ce stade de mes explications, je suppose donc que vous commencez à entrevoir l'ampleur du traumatisme que vous m'avez ainsi infligé (à mon avis très consciemment) en m'imposant le "spectacle" de la célébration de ma résistance par ses principaux fossoyeurs contemporains, c'est à dire vous
même. Mais ce que je ne savais pas, c'est que, sans doute encouragé par l' absence de sanctions de votre cynisme, vous alliez pousser encore plus loin le bouchon (comme quoi, on vérifie de nouveau la règle qui veut que lorsqu' on n'arrête pas les petites dérives, les grandes suivent immanquablement).
En effet, non content de m'infliger ce nouveau type de torture psychologique particulièrement sophistiquée au regard de celles que j'avais subi pendant la guerre (et en face de laquelle je me sens si désarmé aujourd'hui), vous n'alliez pas hésiter à afficher sciemment et brutalement, comme pour mieux nous achever, une preuve patente et évidente de votre collaboration active et ouverte à la destruction des valeurs de liberté et de fraternité pour lesquelles, nous les résistants, étions alors prêts à donner notre vie. Ainsi vous a-t-on vu pendant cet anniversaire "rendre hommage" au Président Reagan
(!!!), c'est à dire, de l'aveu même de la Cour Internationale de Justice (une chose ignorée par nombre de citoyens français que vous vous êtes bien gardé de rappeler! ), le chef d'un état qui, sous sa direction, fut alors jugé et reconnu coupable de "terrorisme international" en armant et en entraînant très consciemment les "escadrons de la mort", quasi- équivalents contemporains des S.S, qui ont fait plus de cinquante mille morts au Nicaragua dans ces années-là (sans parler de la violence sociale et de la misère entraînée par la politique intérieure de Ronald Reagan dans son propre pays. Un programme de gouvernement en tout point opposé à celui de la résistance française, gauche et droite alors confondues. Une chose que vous avez aussi "oublié" de rappeler)! Bref, pour le dire plus simplement, vous avez tenté -exploitant vicieusement l'alibi de l'anniversaire- de faire honorer un tueur de résistants contemporain par les résistants du passé (!!!). Je suppose que, par ce dernier geste ignoble, vous espériez supprimer les dernières personnes encore capables d'ouvrir les yeux des citoyens et de leur faire comprendre comment, sous apparence de célébrer la liberté, vous l 'avez bel et bien enterrée. Mais cette lettre est la preuve que vous n'y êtes pas tout à fait arrivé, du moins pas encore. Et bien que je connaisse la puissance de votre propagande, dont la moindre des armes n'est pas la censure dont vous êtes capables d'entourer les voix dissidentes, peut-être puis-je espérer que quelque part un journaliste qui admire vraiment l'esprit de la résistance sera capable de désobéir et de résister pour publier contre vents et marées cette lettre. Nous sommes bien de nouveau en temps de résistance....

Une lettre imaginée sans grande difficultés par Lionel Goutelle. Pour toutes réactions,

wlionel_@club-internet.fr

 

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