Dessin de Red, qui officie au journal satirque marseillais "Le Ravi"

Le Gréviste et ses Scrupules

Un Gréviste rempli de réflexivité
(S’il en est de tels dans le monde)
Fit un jour sur sa combativité,
Quoiqu’il ne l’exerçât que par nécessité,
Une réflexion profonde.
"On me veut haï, dit-il ; et de qui ? de chacun.
Le gréviste serait l’ennemi commun :
Patrons, journalistes veulent sa perte ;
Sur les écrans on ne voit que leurs cris :
De notre mort la journaille est experte,
Notre tête y est mise à prix.
Il n’est journal télévisé qui ne fasse
Contre nous tel reportage orienté ;
Il n’est tel transport à emprunter
Que des grévistes aussitôt on ne menace.
Le tout pour une retraite élémentaire,
Pour des droits faibles, pour un petit salaire
Dont j’aurai passé mon envie.
Et bien ! ne contestons plus dans cette vie :
Paissons l’herbe, broutons, mourrons de faim plutôt.
Est-ce une chose si cruelle ?
Vaut-il mieux s’attirer la haine universelle ?"
A ces mots, il vit des actionnaires libéraux
Vidant de leurs salariés les poches.
"Oh ! Oh ! dit-il, je me reproche
Le coût de ma grève, voilà des bourgeois
Volant notre argent sans vergogne et sans foi ;
Et moi, Gréviste, j’en ferai scrupule ?
Non par tous les dieux, non, je serai ridicule :
Les fruits de mon travail me reviendront
Sans qu’à la bourse ils fassent le plongeon.
Et non seulement eux, mais les acquis sociaux
Pour lesquels nos aïeux ont donné leur peau.

Ce Gréviste avait raison. Est-il dit qu’on voit
Un PNB si haut sous notre toit,
Et des pauvres si nombreux ; et nous leur dirons
Que les faire vivre bien nous ne pourrons ?
Ni retraite ni sécurité sociale ?
Patrons, actionnaires ! Le gréviste n’a tort
Que quand il n’est pas le plus fort :
Voullez-vous qu’il vive en associal ?

(d’après Le Loup et les Bergers, La Fontaine)


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