On s’est bien garder de l’ébruiter. La scène se serait passé lors de l’une ces multiples réunions de la haute fonction publique concernant " l’avenir de la sécurité sociale ". Un ministre proche de Sarkozy, n’imaginant qu’il puisse avoir à faire à autre chose qu’à un de ces hauts fonctionnaires formé dans une vision " libérale " des services publics (inspirée par exemple de la lecture des ouvrages écrits en collaboration par Denis Kessler et Dominique Strauss Khan), s’était ainsi adressé à lui : " Dans le rapport que je vous demande aujourd’hui et qui s’intitulera " l’état de la sécurité sociale en France aujourd’hui", je veux que vous n’ayez pas peur d’enfoncer le clou. Tant pis si vous vous mettez à dos la moitié de la France, et surtout des gens importants et connus qui fanfaronnent dans les médias. Au contraire, ce sera une marque de réussite ! Je veux que le lecteur de votre rapport soit littéralement agressé par l’énormité du déficit de la sécurité sociale dans ce pays, et ce qu’il en coûte à la population française. Je vous demande aussi de ne pas avoir peur de mettre en évidence le prix financier des solutions. Et surtout de nommer qui, en priorité, devra faire un effort, et même d’avoir le culot de pousser jusqu’à détailler ce que cela lui coûtera concrètement en terme de sacrifice matériel dans sa vie quotidienne. ". Et voulant faire un jeu de mot particulièrement subtil dont il n’imaginait pas les conséquences, il ajouta: " je veux un respect agressif et décomplexé de vos valeurs en quelque sorte". Et notre homme de rire (ndrl : sans doute notre homme -avec les œillères de son éducation " libérale "- ne pensait-il pas qu’il pouvait exister d’autre sens au mot " valeurs " que celui de " valeurs financières ").

Or, ce que ne savait pas notre ministre, c’est qu’il s’adressait à un descendant de résistants ! Et ses parents, qui venaient tout juste de décéder, et pour qui il avait eu une grande admiration et une énorme tendresse, l’avaient justement éduqué (le plus naturellement du monde et sans forcer d’ailleurs) dans le respect et l’admiration des valeurs qui avaient présidé à la naissance de la sécurité sociale : à savoir que " toute les vies se valent ", que " tous les citoyens, quelque soit leur catégorie sociale, doivent avoir le même accès à la santé ", et cela quelque soit le prix à payer -souvent ridicule au regard du gain- pour la société et surtout pour les catégories sociales dites " riches " (mais riches de quoi au fait, si ce n’est de tout temps du refus du progrès social possible?) . D’ailleurs les parents de ce haut fonctionnaire avaient eux même été relativement riches de leur vivant, mais ils avaient toujours été fiers de payer des impôts. Et ils lui avaient souvent répété: " Tu sais, la beauté et la réussite d’une vie ne se mesure pas au patrimoine matériel, qui est même souvent un indice inversé de l’humanité de quelqu’un. Quelqu’un de bien ne cherche pas à accumuler des biens matériels au delà du raisonnable, surtout quand la majorité manque cruellement du simple nécessaire. Passé un certain seuil de richesse, l’accumulation devient quasiment un meurtre contre l’humanité " (ndrl :un raisonnement certainement encore plus vrai aujourd’hui, puisque le réchauffement climatique implique de stopper une croissance matérielle folle et meurtrière, et donc forcément de lutter contre la pauvreté par la redistribution plutôt que par la production de nouvelles richesses!).

On peut donc dire que sans le savoir, ce ministre avait prononcé les paroles magiques qu’il ne fallait surtout pas dire, qui puis est en riant, à cet homme là et à ce moment là  : " respect agressif et décomplexé de vos valeurs ". La suite ressemble à une fable. A ces mots, notre homme se sent forcé à l’honneur, et pour montrer toutes ses valeurs, Il écrit son rapport, dans le strict respect de ses morts.

Et le voici donc en train de prendre au mot, mais pas exactement dans le sens attendu par notre ministre, les injonctions de celui-ci. Ainsi " l’énormité du déficit de la sécurité sociale " était illustrée de la manière suivante dans le rapport : " Humainement parlant, il est absolument insupportable de savoir qu’en 2000 en France l’espérance de vie à 35 ans (chez les hommes et selon la catégorie sociale) est de 38 ans chez les ouvriers, alors qu’elle est de 44,5 chez les cadres. Ce déficit est urgent à combler et doit absolument devenir notre priorité. Il en va de notre crédibilité. " Ou encore plus loin, " sachant que le déremboursement de certains médicaments et l’augmentation du prix des services de santé va frapper prioritairement les chômeurs les pauvres et les bas salaires (qui prolifèrent depuis que la liberté des entreprises à maltraiter les salariés est présentée comme une avancée de la " modernisation ") et que ceux-ci, par la force des choses, n’ont pas les moyens de se payer une mutuelle complémentaire digne de ce nom, il est urgent, si l’on ne veut pas d’une santé à deux visages, dont l’un tend à devenir particulièrement hideux, de reprendre en main le principe de la gratuité intégrale pour tous des soins médicaux. Il en va là aussi du respect de nos principes fondateurs. " Et notre homme de se livrer en détail à l’inventaire des inégalités de santé qui, bien évidemment, ne font que s’accroître en défaveurs des " petites gens " depuis que l’objectif affiché par les divers gouvernements, de vrai droite ou de fausse gauche, est devenu non pas l’avancée de l’état de santé de la population française, mais la stagnation et le recul des dépenses " sociales " (il s’était fortement inspiré de l’ouvrage " le mythe du trou de la sécu ", écrit par Julien Duval aux éditions " raisons d’agir ").

A ce stade de la démonstration, on se doute déjà que notre ministre était fou de rage. Mais le pauvre n’était pas encore au bout de son calvaire. En effet, notre homme, " décomplexé dans le respect aggressif de ses valeurs " et continuant jusqu’au bout " d’enfoncer le clou " comme le lui avait bien spécifier son supérieur, poussa l’impudence satanique jusqu’à oser proposer les solutions suivantes : " Non seulement le déficit de sécurité sociale pour certaines catégories de la population française devient humainement inacceptable, mais le respect des valeurs de notre service public nous oblige à proclamer haut et fort qu’il n’y a aucune comparaison possible entre le petit effort que cela demanderait en terme de perte d’un confort matériel déjà indécent chez certains ( pourtant peu nombreux) et gain global en terme d’accès à l’élémentaire chez d’autres ( pourtant bien plus nombreux)! Ainsi, loin qu’il faille diminuer nos dépenses publiques en matière de sécurité sociale, il faut au contraire les augmenter, et cela est possible sans tomber dans " l’assistanat ". On sait par exemple qu’aux U.S.A, pays " libéral " s’il en est, la part du P.I.B consacré aux dépenses de santé est de 15% contre 10% en France , et cela pour des résultats pourtant bien moindres en termes de santé de la population globale ( ! !). Alors, nous vous le demandons, si un pays " libéral " consacre égoïstement tant de richesse matérielle à la santé de quelques uns, pourquoi un pays comme la France ne pourrait-il pas consacrer autant de richesse à la santé de tous, avec des résultats bien supérieurs en terme de rentabilité? Autre chose : on sait que ce qui manque à la sécurité sociale, ce sont des recettes. Or, outre bien sûr les inexcusables " exonérations de charges sociales " dont bénéficient les employeurs et qui sont une véritable " mise en déficit intentionnellement produite " qui ne dit pas son nom, il manque aux ressources de la sécurité sociale des salariés plus nombreux qui cotisent. Cela implique bien évidemment de remettre en cause les raisonnements et la priorité donné aux intérêts des actionnaires sur ceux des salariés dans les entreprises. Il n’y a pas de magie en économie et c’est là le cœur du problème. Et qui n’y touchera pas ne touchera pas aux causes structurelles du déficit de la sécurité sociale. On sait qu’entre les années 80 et les années 2000, la part de la richesse nationale revenant aux actionnaires est passée en gros de 20% à 35% . Or que l’on sache, les actionnaires de cette époque, et spécialement les gros pouvant se passer de travailler (car qu’est-ce qu’une " action " sinon le droit de vivre sur l’exploitation du travail d’autrui ?), ne mourraient pas de faim ! Il suffit donc (et il est obligatoire !) de ramener (au moins) ce curseur à ce qu’il était dans ces années-là pour non seulement effacer tous les " déficits " actuels de la sécurité sociale, mais en outre disposer d’argent pouvant financer de nouvelles avancées de la civilisation humaine. Bref, il faut obligatoirement moins d’enrichissement des actionnaires, plus d’embauches et de salaires hauts pour ceux qui travaillent, les salariés. Sans oublier que si l’on veut diminuer le déficit de la sécurité sociale par l’autre bout, celui des dépenses, il faut des salariés moins maltraités physiquement et psychiquement, et donc des conditions de travail normales et des assurances sur leur avenir fortes leur permettant de ne pas tomber dans la dépression et la consommation abusive d’anxiolitiques  par exemple. Donc un droit du travail contraignant et des statuts ambitieux, etc… ". D’après une source sûre, à la lecture de ce passage, notre ministre était déjà terriblement blanc (et cela malgré un bronzage hors saison particulièrement saillant). Mais il semblerait que ce qui l’acheva, obligeant à l’hospitaliser d’urgence (et à creuser peut-être un peu plus le déficit de la sécurité sociale !) ce fût le passage suivant : " Et puis osons parler sans détours de la morale et des valeurs qui devraient être naturellement les nôtres. Si le rôle de l’état est bien de faire avancer la conscience sociale des français, alors il n’y a pas photo. Lorsque dans un pays on prend des mesures comme la baisse d’un I.S.F déjà peu contraignant, la descente du " bouclier fiscal " à 50% des revenus de gens déjà très riches et des milliers de fois à l’abri du besoin ( ! ! !) comme nos grands patrons ou certaines de nos vedettes comme Johnny Hallyday (et il serait peut-être temps que nos économistes aient l’imagination d’inventer des indicateurs de l’indécence sociale un peu plus frappant que ceux actuellement connus!), et surtout lorsqu’on promet de baisser dans l’avenir immédiat de quatre points les prélèvements obligatoires dans le financement des " dépenses sociales ", et tout cela lorsque une petite vieille dame périt dans son quartier parce que les médecins du S.A.M.U sont débordés, on fait intentionnellement le choix de laisser mourir ou tomber gravement malades des milliers ou des centaines de milliers de personnes en bas de l’échelle sociale pour en laisser des centaines d’autres à l’autre bout de l’échelle sociale se gaver dans des dépenses matérielles somptueuses ! Il est donc temps que les fonctionnaires de la sécurité sociale retrouvent " un respect agressif et décomplexé de leurs valeurs " et osent appeler un chat un chat. Il en va de notre avenir si nous ne voulons pas connaître une nouvelle révolution française, sachant que l’ancienne s’est produites avec des écarts sociaux bien moins prononcés que ceux d’aujourd’hui! " Inutile de dire que ce fonctionnaire est aujourd’hui introuvable, et que notre ministre veille à ne plus prononcer certains mots….. D’ailleurs, suite à cet incident révélateur, on murmure que de grosses sommes publiques sont désormais investies prioritairement dans des recherches dont l’intitulé est " comment faire pour que les pauvres voient leur pauvreté comme normale "….On murmure aussi que la " gauche " se sent injustement traité dans cette affaire, car elle prétend avoir déjà fait l’essentiel du travail dans ce domaine. Affaire à suivre donc….

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