Vous ne trouverez aucune trace de l’histoire suivante dans vos journaux habituels, tant elle s’est montrée très « dérangeante » pour les autorités de la ville dans laquelle elle s’est déroulée. Pour cette même raison (à savoir ne pas  lui faire de publicité involontaire), ces mêmes autorités ont préféré renoncer (malgré une  « rage évidente ») à poursuivre en justice l’auteur de cette « provocation  particulièrement perverse» (selon leur propre expression). Et pourtant,  ce n’est visiblement pas l’envie qui leur en manquait ! Et l’on comprend bien le point de vue qui a été le leur. Mais pour notre part, nous avouons  aussi comprendre le point de vue de notre  « provocateur ».  Et nous estimons même qu’il a fait, qu’on le veuille ou non, œuvre d’utilité publique en nous révélant des choses importantes -quoiqu’ insupportables à admettre- sur nous mêmes ! Qu’on en juge plutôt.
Apprenant que dans sa (grande) ville allait se tenir une exposition photographique sur la misère dans les goulags staliniens, un photographe connu et catalogué « d’avant garde à versant social », décide de monter la provocation suivante. Ayant longuement fréquenté et photographié la misère des S.D.F dans sa ville (mais sans arriver à réveiller une quelconque conscience sociale  chez ses concitoyens, et ayant même de plus en plus l’impression de donner dans un genre photographique peu dérangeant et « digéré ») , il avoue s’être souvent dit « mais ces gens vivent dans  des conditions quasiment concentrationnaires sous nos yeux ! Ils crèvent à même le sol sans ne plus émouvoir personne. Leur état physique est tellement délabré et leurs conditions de vie si dégradées (et on a tellement réussi à leur inculquer la honte d’eux même à travers les discours « libéraux ») que parfois on a l’impression que nous avons plus de considération pour nos poubelles que pour eux-mêmes. Ils ont d’ailleurs tellement bien compris ce message (à peine) implicite qu’eux- même cherchent parfois  à se fondre physiquement avec les murs de nos villes pour ne plus nous déranger. C’est à ce point  hallucinant visuellement parlant  pour moi que, parfois, à quelques détails prets ( une relative meilleure santé physique), j’ai l’impression d’avoir devant moi la réincarnation de la pire des barbaries humaines qu’ont connu mes parents. Or, je leur avais promis de tout faire pour ne plus reconnaître cela, même en cent fois plus petit….Mais quand on voit cela (ou mieux, quand on finit par ne plus le voir et par y être totalement accoutumé), on peut dire que nous sommes de nouveau en temps de barbarie humaine, même si c’est encore, Dieu merci, sur une échelle  moindre et sous une forme plus euphémisée et douce . ». Bref, notre photographe, descendant de parents déportés, ayant appris de l’histoire qu’il ne faut jamais laissé un peuple s’accoutumer insensiblement aux premiers pas de la montée de la violence sociale, trouvait que la différence entre la condition des S.D.F actuels et celle qu’avaient connu certaines populations maltraitées de l’histoire était bien trop mince à son goût, mais aussi pour toute personne humainement normalement constituée. Mais au vu du peu d’impact de ses photos « classiques » (qu’on avait même osé  exposer au cours d’un coktail branché de la « gauche caviar ») la question était pour lui « comment démasquer notre barbarie actuelle et la rendre insupportable aux yeux de nos contemporains ». Sur ce, voilà donc qu’il apprend que va se tenir dans sa ville une exposition historique sur les goulags staliniens. Et là lui vient donc une « idée diabolique ». En deux temps trois mouvements, il prend parmi ses archives cinq photos en noir et blanc inédites, et surtout criantes de violence sociale de part l’état physique des S.D.F qu’il a photographié, leur exposition publique au milieu de la rue, mais aussi l’expression de leur regards….Bien sûr, il se permet de maquiller légèrement ses photos pour leur donner une apparence d’époque crédible (effacement de certaines voitures ou marques contemporaines, etc….). De plus, il vieillit l’apparence de celles-ci, les abîme volontairement pour renforcer l’effet réaliste. Enfin, il se rend à l’expo en question dans un moment « creux » de la fréquentation. Et là, il intègre avec beaucoup d’art ses propres photos au milieu des autres.
Et bien sûr, ses pires craintes sont confirmées. Pendant plus de dix jours, le public va défilé sans se rendre compte de la supercherie. Le public regardait la violence sociale de notre société « libérale » (à quand reconnaîtra-t-on que le libéralisme n’est pas une opinion mais un discours meurtrier, même si sa violence prend des chemins plus indirects et détournés pour atteindre ses victimes par alibis économiques interposés ?) en croyant avoir à faire à la violence d’un régime totalitaire particulièrement aberrant de l’histoire. N’y tenant plus, notre artiste essaye d’organiser une conférence de presse pour vendre la mèche et faire état de sa stupéfiante découverte. Mais voilà : la plupart des journaux  ont pour annonceurs les principaux sponsors de l’exposition et parfois la municipalité elle-même qui veut justement étouffer le scandale ! Dans leur grande majorité, ils se sont donc tus, mis à part quelques feuilles de choux alternatives du coin que personne ne lit vraiment. Mais osons avouer la principale raison de l’omerta qui s’est faite sur cette affaire : personne n’a envie de s’avouer qu’il est devenu barbare et qu’il s’est accoutumé à une violence sociale terrible, du moment qu’elle n’est pas le fruit d’un dictateur omnipuissant, mais celle de la liberté des marchés défendu par nos éditorialistes chaque matin. Le slogan de notre époque n’est pas « plus jamais ça », mais « peut-être encore ça si c’est les « lois » de l’économie qui s’en chargent »


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