Doigt d honneur   


Parmi les employés de banques en France circulerait le document suivant. Il s’agirait d’un faux, mais tellement près de la vérité, que son auteur, anticipant  qu’il encourait de graves menaces sur sa carrière s’il vendait la mèche à visage découvert, a préféré me l’envoyer. Car, comme chacun  sait, la vocation du « citoyen déchaîné » est de faire de l’humour à partir de faux déclarés comme tels. Édifiant non ?

Code de mauvaise conduite.

En entrant dans cette banque, je m’engage à toujours respecter la charte suivante, uniquement destinée à mes employeurs. Je m’engage à ne jamais la rendre publique, et, s’il advenait que son existence vienne à devenir publique, je nierais l’existence de celle-ci.

Par le présent document je m’engage à ne jamais parler en clair et en net (au double sens du terme) à mes clients. Ceux-ci,   étonnés, découvriront toujours de nouveaux frais imprévus dans leur décompte mensuel et annuel. Cependant, pour décourager des poursuites judiciaires logiques (en les rendant longues et onéreuses), je m’engage à faire signer à mon client des contrats dans lesquels figureront ces renseignements. Mais ils  ne seront pas lisibles pour le citoyen ordinaire, car les contrats à signer se montreront particulièrement longs et rédigés dans un langage tel que l’information vitale n’y apparaîtra  pas clairement, et sera « intelligemment » noyée. Or, la plupart des citoyens ordinaires n’ont pas les moyens d’engager un avocat ou un expert pour lire ces contrats. Logiquement, la majorité se fera avoir, et spécialement les petites gens timides (comme les vieilles personnes, les personnes convaincues de leur indignité sociale et souffrant de honte, etc.…) qui sont dans leurs petits souliers devant le banquier. D’ailleurs, pour faire plus humain, je m’engage à poser quelques questions sur la vie de mon client, voire à pousser jusqu’à faire quelques traits d’humour  sur le monde des banques.

Bien sûr, dans la même optique, je ferai le maximum pour engager l’épargne de mon client sur des investissements risqués et sales malgré le nom particulièrement attrayant et mensonger  qu’ils portent. Non seulement j’euphémiserai le risque encouru par les techniques ci-dessus énumérées, mais il va de soi que je ne ferai jamais remarqué à mon client qu’en mordant à ce genre de perche, il participe lui même à la financiarisation de la société et donc, en tant que salarié, à son propre malheur. En effet dans la plupart des cas, ces « produits financiers » se portent bien quand les salariés (dont il fait souvent parti) morflent pour cracher les rendements exigés par les « actionnaires » qui dirigent son entreprise, monde auquel il cherche à participer en devenant lui même « investisseur », fût il petit (car on sait bien que les plus grands acteurs financiers sont les fonds de pensions qui agrègent un grand nombre de petits épargnants faisant eux même leur propres malheurs).

Bref, en résumé sincère et bref, je m’engage à mentir, à m’engager -et à engager autrui- dans le cycle de la violence généralisée et impersonnalisée  que recouvre l’expression « marché libre » (et je félicite au passage Hayek qui a réussi à créer ce genre de rhétorique pour rendre naturel et invisible le profond incivisme qu’elle légitime).

Votre employé dévoué.

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