Le juge chargé de l’affaire du meurtre du cadre ayant essayé de photographier des lampions dans une cité dite " défavorisée " a été illico presto désaisi de l’affaire par sa hiérarchie ! En effet, il semblerait que celui-ci, devant la preuve du meurtre qui ne faisait pas de doute, ait orienté son enquête non pas dans le but d’établir des faits d’évidence avérés, mais pour " comprendre " comment on en était arrivé là. Ou autrement dit comment des jeunes, excédés par une force inconnue qui les a submergé, ont franchis la limite de l’autocontrôle de leur raison pour tuer, et donc tuer par la même occasion leur propre vie (car ils ne pouvaient pas ignorer qu’ils détruisaient aussi leur propre vie par ce geste fou, une chose qui ne les a pourtant pas arrêté, et qui en dit long sur le degré de cette force inconnue qui les a submergé, et que personne ne veut voir et nommer. Pour ce juge, elle est la vraie énigme de ce meurtre. C’est d’ailleurs un des inculpés qui lui aurait mis la puce à l’oreille en " osant " lui dire : " vous savez, vivre dans ces cités ou vivre dans une prison, c’est quasiment la même chose, alors au moins crever en se battant. Ces cités sont des prisons à ciel ouvert qui ne disent pas leur nom…. "). La démarche et les conclusions de ce juge ont littéralement paniqué sa hiérarchie qui aurait conclu " si on commence à introduire le monde tel qu’il est dans nos jugements le camp des coupables et des victimes risque quasiment de s’inverser, et nous même nous ne sommes pas sûr d’y occuper notre place actuelle. Il faut absolument interdire cette vision des choses fortement inspirée par la sociologie dispositionnelle de Bourdieu. "

En effet notre juge (qui sortait lui-même d’une de ses cités), loin de se plonger les week-ends dans des articles juridiques impeccablement formels et justes, mais issus d’un monde rêvé où des individus interchangeables seraient équivalents quant à la violence qu’ils reçoivent et que donc ils délivrent, avait vite abandonné cette vision des choses qu’il percevait comme particulièrement irréaliste (et avec le recul, il se demandait même comment il avait pu avalé toute cette littérature artificielle pour passer son diplôme) pour se plonger dans une littérature sociologique qu’il jugeait bien plus réaliste (le dernier ouvrage en date qu’il lisait étant " délit de jeunesse "). Mais malheureusement pour lui, ces lectures travaillaient à son insu notre juge. Et ce qui devait arriver arriva. A force de lire de tels ouvrages, notre juge commit le plus naturellement du monde le crime le plus déplacé dans l’institution judiciaire qui soit, un quasi blasphème: se mettre mentalement dans la position sociale réel de ces jeunes " défavorisés " ou déjà la façon de les nommer est une manière souvent insidieuse et euphémisée de les agresser. " Imaginons que je sois dans ces cités où, si je ne suis pas quelqu’un d’anormal et d’exceptionnel (comme lui même l’était devenu en devenant juge !) j’ai le destin commun et logique de la plupart de ces jeunes au regard des conditions qui leur sont faites. J’échoue à l’école (ou pire : on me fait croire que je vais très loin dans les études pour finir " modérateur " dans ma cité), j’habite un quartier complètement à l’abandon depuis trente ans, je suis condamné à des boulots de merde aux horaires de folie et à la paye minuscule. Et tous les jours à la télé, je vois des tas de pubs pour des produits que je ne pourrais jamais acquérir et qui me font bien sentir que ma vie et mon statut ne valent rien, que je suis la dernière roue de la société sur laquelle tout le monde est fier de marcher. Je sens bien que je suis dans une impasse totale et la rage me travaille chaque jour….Et voilà justement qu’un jour, pour bien appuyer où ça fait mal, je me mets à mon balcon, et je vois ce mec tranquille qui, à la manière d’un marquis précieux complètement azimuté à la veille de la révolution française, vient se ballader dans mon quartier au milieu des gueux comme moi pour les prendre en photos comme on prend en photos les animaux sauvages dans un zoo, derrière un grillage ! Et ce mec vient bien étaler devant mes yeux tous ces produits justement inaccessibles, sa voiture, son costard, sa famille, son appareil photo qui vaut l’équivalent de deux à trois mois de ma sueur, sa vie sociale relativement tranquille….Ce cadre (aux qualités si moyennes au regard des facilités de son milieu d’origine !) dont les enfants ont justement un avenir tout tracé contrairement à moi (et ils n’auront pas de peine à être moyen à l’école de par leur origine sociale : ces enfants, rien qu’en écoutant parler et vivre papa et maman, ils ont déjà réussi à l’école, sauf accident psychologique particulier. Contrairement à moi, qui doit quasiment subir une acculturation complète à l’école !), ce cadre si moyen, c’est le cas de le dire, qui vient nous prendre en photo comme des bêtes étranges, exotiques ….ou pire, comme si nous n’existions pas derrière ce lampion, cet objet si secondaire au regard de la misère matérielle et culturelle qui nous frappe, et qui semble pourtant bien plus important pour lui que nous, les gueux qu’il ne veut même pas voir, sinon en arrière fond totalement invisible…. Non, cette fois, c’est trop, on ne va pas se faire humilier jusque là….Allez mec, file nous ton appareil ou tu morfles. Franchement cédez un appareil photo, au regard de l’extraordinaire aggression symbolique que tu viens de nous imposer sans t’en rendre compte peut-être, c’est pas cher payer….Et ce cadre, à qui malheureusement on n’avait jamais imposé la lecture de Bourdieu dans sa jeunesse, lâche les mots qui tuent : espèce de petit con, tu ferais mieux de travailler à l’école plutôt que de te comporter en voyou….-salaud, …. ".

Et le juge de penser " quand on est si (relativement) favorisé dans ce monde, d’évidence on se livre à une extraordinaire provocation en venant s’afficher dans ces quartiers ou l’accès à l’élémentaire fait défaut. Et en plus venir les prendre en photos tout en les ignorant derrière des lampions ! Mais ou il faut être naïf et fou, ou singulièrement cynique pour avoir un tel comportement…. La voilà donc cette violence qui les a rendu fous…. "Mais notre juge ne s’est pas arrêté là. Poussant son " impudence socio-logique " encore plus loin, il a osé continué à raisonner de la manière suivante, se permettant de citer Georges Bush qui réclamait " justice jusqu’au bout " : " Mais ce cadre n’est pas responsable de ce regard porté sur lui, et du regard que lui même a porté, ou n’a pas porté sur ces gens….Qui a construit ces quartiers " défavorisés ", et ces catégories mentales si disqualifiantes qui vont avec? Qui, sinon ces politiques libérales meurtrières du logement qui ont cassé la solidarité sociale dans la société française et s’en sont même vantés? Ce meurtre n’est jamais que la conséquence lointaine et détournée des politiques libérales du logement impulsés par Monsieur Barre dans les années soixante dix quatre vingt, et amplifiés depuis par ses successeurs…..Là est le début méconnu du meurtre… "On comprend qu’au vu de la tournure que ce juge comptait donné à ce dossier, il ait été rapidement évincé….Il semblerait d’ailleurs que, suite à cette affaire, le ministère de l’intérieur s’apprête à sortir de nouvelles lois dont le préambule explicitement affiché serait " le monde social n’existe pas " et " quiconque invoque le monde tel qu’il est pour rendre compte de ce qui s’y passe sera considéré comme un terroriste potentiel ". A bon entendeur, salut...

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